Les Professionnels des Aires de Jeux



Une société qui prépare son avenir, investit pour ses enfants ! Après plusieurs années de travail et de réflexion concernant la sécurité sur les aires de jeux, le temps est venu de remettre l'épanouissement de l'enfant au centre de nos préoccupations. L'APEAJ a demandé à des élus, des enseignants, des psychologues, des experts et des spécialistes de l'enfance de réfléchir à la place qui doit être donnée aux aires de jeux dans la ville et à leur importance pour les enfants. Nous avons souhaité vous faire part de leurs émoignages." 
Vincent Schaller
 Président de l'A.P.E.A.J



L'EPANOUISSEMENT DES ENFANTS :

Depuis 25 ans, Monique Dansault travaille comme psychothérapeute pour enfants dans la région de Tours.  Imagination stimulée, socia- lisation accentuée, repères supplémentaires : elle évoque ici tout ce que les aires de jeux apportent au développement de l'enfant.

En quoi les aires de jeux favorisent-elles l'épanouissement de l'enfant ?
A l'école comme à la ville, ce sont des lieux de rencontres avec tous les âges. L'enfant va découvrir le rapport à l'autre, il va également être impressionné par les plus grands et trouvera lui-même les solutions pour exister avec eux. L'aire de jeux oblige les enfants à aller au-delà de leurs propres peurs. Ils trouvent toujours des stratégies très impressionnantes pour s'adapter.
L'aspect ludique reste-t-il prédominant ?
L'enfant est joueur, il vit surtout dans l'imaginaire et peu dans la réalité. Il a souvent besoin de peu, mais il lui faut un espace où il peut s'isoler du réel, un espace limité qu'il peut investir en entier. L'aire de jeux est idéale pour tenir ce rôle.
Malgré les nouvelles normes?
Il est regrettable de devoir subir toutes ces normes restrictives. On doit tous être conscients que le risque zéro n'existe nulle part, pas plus dans les aires de jeux qu'en vélo ou ailleurs. Les aires de J'eux sont le lieu parfait pour la formation de l'enfant. Il faut d'ailleurs faire confiance à son instinct : l'enfant ne se met jamais lui-même en danger.
Dans la vie des quartiers, quel rôle jouent les aires de jeux ?
Quand il n'y a pas d'aires dans un quartier dit difficile, les parents hésitent à envoyer leurs enfants dehors. Ils traînent dans les couloirs de l'immeuble ou dans leur chambre, et les parents restent chez eux. Avec une aire de jeux, ce sont au contraire les mères qui descendent avec leurs enfants.
Les vertus des aires de jeux sont-elles seulement collectives et sociales ?
Idéales pour la socialisation, elles le sont aussi pour un enfant qui veut parfois jouer seul et laisser libre cours à son imagination. La satisfaction est toujours grande de détourner quelque chose. De toute façon, l'imaginaire appartient à l'enfant. Aujourd'hui, il est malheureusement envahi par la télé et la vidéo, qui limitent l'inventivité et offrent un   imaginaire préfabriqué.  En opposition, l'aire de jeux est une structure où tout peut se construire.

.
LE PLAISIR DES PARENTS

On parle souvent des vertus de la socialisation pour l'enfant, mais on oublie à quel point les parents en ont parfois besoin.  C'est à la sortie des écoles, ou dans les clubs de sport de leurs enfants, qu'ils ont le plus de contacts avec d'autres parents.


Rien d'étonnant donc à les voir demander des installations d'aires de jeux, à la fois pour leurs enfants et pour eux-mêmes, comme le confirme Emmanuel Bajard, le responsable des espaces verts à Montluçon : "À travers nos nombreuses rencontres avec les riverains, on s'est rendu compte que la demande pour implanter des aires de jeux était aussi forte que celle pour régler les problèmes de circulation".
Son homologue de la ville de Vichy, Dominique  Scherer, abonde dans le même sens : "La demande pour des aires de jeux y est supérieure à celle pour des terrains de jeux avec ballons".
Au-delà des facilités d'entretien, il peut être alors judicieux de mettre en place quelques grandes aires de jeux plutôt que beaucoup de petites.
 Si les enfants d'âges divers se  retrouvent tous au même endroit, les parents viennent aussi, le dynamisme social est préservé. Frédéric Etié, cadre technique à la Sageco, une SA qui gère et construit des équipements  sociaux, ajoute :
"C'est aux familles à prendre possession de l'espace extérieur,   plutôt que de voir des jeunes squatter les halls d'entrée. 

On préfère que tout le monde se retrouve dehors".
Quand sa  société installe des aires de jeux,  elle le fait bien sûr pour la petite enfance, mais les parents sont eux aussi visés :
"Ils réinvestissent les zones publiques quand il y a des  aires de jeux à la condition qu'on y installe au moins des bancs et des corbeilles pour que les mamans puissent s'asseoir et jeter les restes du goûter".
Et en profiter pour prendre un peu de temps pour elles !

"L'obésité est de plus en  plus courante  dans les pays occidentaux, en progression régulière et exponentielle. On lui connaît au moins deux raisons incontestables : une nourriture mal équilibrée et une sédentarisation de plus en plus grande. L'alarme a été donnée, mais rien n'a encore été fait pour lutter contre ce problème".
La pédiatre Annie Pappo s'est occupée pendant 15 ans des enfants obèses à l'hôpital Trousseau. Elle a suivi l'évolution du phénomène dans les sociétés occidentales  et les chiffres lui donnent raison. Dans un rapport d'expertise rendu public en juin 2000, l'INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) constatait que 12% des 5-12 ans étaient considérés comme obèses en France, contre 6% dans les années 80.  Nouveau fléau des temps modernes pour la  jeunesse, la sédentarité  apparaît comme la principale responsable. Le rapport de l'INSERM précise qu'un enfant qui regarde la télévision a une dépense énergétique égale à celle du sommeil profond. Annie Pappo soutient pleinement les propositions du rapport visant à aménager des espaces de jeux dans l'environnement urbain : "Dans les pays nordiques, l'obésité est bien moindre parce qu'il y a beaucoup d'activité physique et notamment des aires de jeux. Ces espaces ont un grand intérêt parce que les  développements corporel, mental, physique et social de l'enfant passent par le jeu". Pour lutter  contre la passivité croissante chez l'enfant, il faut l'inciter à sortir et le guider vers la socialisation. Un enfant aura davantage envie de bouger s'il peut retrouver des gamins de son âge dans un lieu ludique.  "Les élus ont un grand rôle à jouer. Des aires de jeux il n'y en a pas assez alors qu'on devrait en voir partout. Quand on travaille avec la petite enfance, on sait à quel point elles sont nécessaires".  

Gilles Brougère est professeur des sciences de l'éducation à l'Université PARIS 13, et également titulaire d'un DESS en science du jeu.
Selon lui, il apparaît nécessaire de créer des espaces de divertissement et de convivialité. Plusieurs solutions existent, mais l'implantation d'une aire de jeux relève d'un acte fort et symbolique :
"C'est une façon de dire qu'on reconnaît l'enfant et qu'on lui concède une partie de l'espace public. L'enfant a sa place dans la ville, il faut lui donner la possibilité de s'approprier  l'espace", affirme le professeur. Dans les écoles aussi, les aires de jeux enrichissent l'expérience. Gilles Brougère pense qu'elles pourraient être utilisées pour les activités  physiques car les accidents sont en diminution quand les équipements sont bien faits : "Au niveau sécurité, rien ne doit être caché pour que l'enfant ne prenne pas de risque sans s'en rendre compte. Mais il faut également  savoir que les enfants doivent rencontrer le risque pour mieux l'assumer".  
C'est vous qui le dites !


Il parle de la réalité socio-éducative des temps modernes, de parents et d'enfants qui ont besoin d'un endroit commun pour bien vivre avec les autres. "L'attente des gens est énorme, l'impact social est indéniable. Nous avons un parc où les mères de famille aiment à se retrouver le soir. Elles trouvaient qu'il manquait quelque  chose. L'installation d'aires de  jeux a répondu à leur besoin : elles savent où sont leurs enfants et peuvent garder un oeil dessus tout en discutant", poursuit-il.  "Même le hameau voisin de Luet (80 habitants) a demandé un toboggan pour créer le lien".  A partir de 1996, certains élus ont pourtant hésité à poursuivre leur politique d'implantation d'aires de jeux face aux trop grandes responsabilités pénales  imposées. D'autres ont choisi de persévérer. "On ne pouvait pas  baisser les bras, précise Maud Tallet. On a pris les mesures nécessaires, ça fait partie de nos facultés d'adaptation". "On avait  toujours l'impression qu'on allait être à côté de la plaque à cette époque, se souvient Dominique Leblond.
Mais si on attend toujours la dernière norme, on ne fait jamais rien." Risque, danger. .. Des mots longtemps  tabous dans l'univers du jeu où les intégristes sécuritaires  des loisirs agitent les chiffres des accidents sur sites,  pourtant très faibles : "Certains ont l'obsession du "risque zéro" alors qu'il n'existe nulle part. C'est à nous, élus,  d'expliquer qu'il y a plus d'avantages que d'inconvénients avec les aires de jeux", conclut Maud Tallet

Eric Ferrand, nouvel adjoint au maire de Paris depuis 2001, chargé de la vie scolaire et de  l'aménagement des rythmes scolaires, a connu la première  vague de disparition des jeux en 96-97.Dans les 10e et 19e  arrondissements de la capitale, 60% du parc avait été balayé  par l'arrivée des normes européennes. Depuis mars, il a dépensé près de cinq millions de francs : "Il ne pouvait pas en être autrement : une maternelle  sans aire de jeux, ce n'est  plus une maternelle, mais un  simple lieu d'accueil", assure-t-il. 
Les aires de jeux, ce  sont les élus qui en parlent le mieux!

Conscients de la mission sociale qu'ils mènent pour le confort de leurs administrés, ils usent de mots forts pour dire leur implication. "C'est une question de lien social et de  construc- tion de soi. Les aires de jeux forment la personnalité de l'enfant, elles permettent aussi aux mamans de s'y rencontrer. De la maternelle aux espaces publics, les aires de jeux sont indispensables", souligne Maud Tallet, maire de Champ-sur-Marne (25000 habitants).
Elle insiste également sur l'intérêt du matériel évolutif pour les maternelles. "Nous avons choisi des aires de jeux qui peuvent tourner dans les écoles. Les enfants travaillent plusieurs domaines dans l'année". "La création d'aires de jeux, c'est LA demande de la nouvelle génération de parents", assure de son côté Dominique   Leblond  maire de Béville-le-Comte (1400 habitants, Eure et Loir).
Il évoque encore ses coups de  coeur, tels ces trains rouges avec des zones où les tout petits peuvent s'asseoir, "idéal pour favoriser l'entrée des moins de trois ans dans l'école".  Dans sa petite ville corrézienne  d'Uzerche (3200 habitants), le maire Sophie Dessus parle elle aussi d'émotion : "C'est triste, une cour d'école vide. Ici, nous avons tous eu le coup de foudre pour un jeu moderne, aérien, plein de courbes, aux couleurs  d'aujourd'hui. Les enfants se le sont approprié et le réinventent  sans cesse". 


Chargé de mission au Ministère de  l'Education Nationale, Yves  Touchard pose un oeil aiguisé  sur le rôle déterminant des aires de jeux chez l'enfant. Il suit de près les problèmes de  régle- mentation avec la DGCCRF,  ceux de normalisation avec l'AFNOR, et s'occupe des  relations fonctionnelles entre le  Ministère et les entreprises. Il collabore aux travaux d'un laboratoire du CNRS sur les matériels à usage sportif . Il milite pour une présence massive des aires de jeux à l'école.

"Il y a du bon matériel dans nos cours d'écoles"

On ne doit pas nier le risque.C'est un des principes de l'éducation : l'enfant doit y être confronté, à condition qu'il soit acceptable, et il doit arriver à le maîtriser. J'estime d'ailleurs que les normes européennes sont trop contraignantes et restrictives, sous   l'influence des pays nordiques qui ont une conception très protectrice de l'enfant.  La mise en place de ces normes est à l'origine d'une certaine "psychose" de l'accident...  On a assisté entre janvier et juin 1997 à un grand nettoyage de nos cours d'écoles. Les collectivités territoriales ont eu peur que leur matériel ne soit plus conforme, et plus personne ne voulait  investir par crainte des responsabilités. Pendant ces six mois, les élus ont eu peur de se voir impliqués en terme de  responsabilité.
À juste titre?

Les élus sont des gens volontaires pour le bien public. Ils ont subi une certaine désinformation  parce qu'à une certaine époque, il n'y avait pas d'unanimité sur les analyses. Aujourd'hui, il y a une vraie volonté de travailler ensemble et d'avoir une approche identique des problèmes. Je suis convaincu qu'en France, il y a du bon matériel dans les cours d'école.  Une immense majorité de parents et d'enseignants sont heureux d'y voir des aires de jeux.  
Yves Touchard, en quoi les aires de jeux sont-elles un bien en milieu scolaire?
L'installation d'espaces-jeux dans les cours d'écoles a divisé le nombre  d'accidents par quatre ! Sans eux, on voit des chocs et des bagarres... Ces incidents disparaissent quand les enfants disposent d'aires de jeux.

Pourquoi une telle différence?
Quand II n'y a aucun jeu installé dans les cours d'école, les élèves doivent quand même s'occuper, qui plus est dans des espaces réduits. Les bousculades sont des prémices au développement de  l'agressivité, tandis que les espaces de jeux sont  apprivoisés par les élèves grâce aux maîtres qui leur font découvrir les règles.  Tout se passe alors sans problèmes
.

Que répondez-vous à ceux qui affirment que ces jeux représentent un danger pour les enfants ? 
Le but de l'école est d'éduquer et d'améliorer l'approche du risque, sans négliger la santé en préservant l'intégrité physique de l'enfant.

L'aménagement intelligent 
"La cour d'école et les récréations ont toujours joué un rôle  fondamental pour l'enfant. Pour lui, l'école est le premier milieu  social après la famille", assure la pédiatre Annie Pappo. Il est  donc d'autant plus important d'aménager la cour de façon judicieuse. L'ennui et les bousculades s'imposent si les  équipements ne sont pas assez variés, et les enfants détournent les jeux pour assouvir leurs besoins de dépense physique. Le rôle pédagogique des aires s'en trouve alors atténué. "Les chutes sur les aires font toujours les choux gras  des médias", ironise Yves Touchard, alors que le nombre d'accidents dans les cours d'école est en nette diminution  quand il y a des jeux (voir interview ci-dessus). La récréation joint l'utile à l'agréable si les équipements sont bien diversifiés. "La couleur, la forme, la  fonction : tout doit être pensé. Dans nos écoles, /es  jeux tournent tous les ans pour éviter la lassitude  chez l'enfant. On a en moyenne trois jeux par école maternelle, et ils doivent tous offrir des intérêts différents", affirme Sylvie Bonnin, premier adjoint à Lagny sur Marne (77). 

Fifas/Apeaj
contact@fifas.com
Tirage papier 30.000 exemplaires
Rédaction Emile DANTE
Maquette Agence Shuga